Ferrari dans un style d’écriture réaliste offre à travers le destin intergénérationnel d’une famille corse un conte philosophique aux accents de tragédie grecque voire oedipiennes aux notes incestueuses. C’est un récit quasi métaphysique sur l’individu et la société. La tonalité est grave, le regard porté sur l’existence humaine dure et pessimiste.
La vie de la famille Antonetti est en somme une parabole sur laquelle rebondit l’auteur pour développer une théorie déterministe de l’évolution des sociétés et des humains qui la composent. Il se focalise plutôt sur leur mort. La disparition de l’une ne signifie pas celle des autres et inversement. La mort est omniprésente voire omnipotente dans la biographie des personnages de Ferrari. Ambiance mortifère. Le vocabulaire de la sécheresse est récurent tandis que la description des vivants est clinique, quasi biologique, à la frontière de l’écoeurement parfois (confère les actes sexuels). Le narrateur le soulève à un moment de manière très explicite « il n’y avait pas d’âme mais seulement des fluides régis par la loi d’une mécanique complexe, féconde ».
A l’image de Marcel ou de son beau-frère, du père de Marcel, ils errent parmi les vivants en attendant leur mort. La tragédie de la famille Antonetti reste au premier plan: destins ratés, drames latents (le bar de Matthieu et Libero voué à périr => cette micro société là aussi disparaît) et ouverts (le mariage incestueux de deux cousins).
La réflexion sur la vulnérabilité et la mortalité inéluctable des humains et des sociétés humaines ne trouve de réponse claire tout au long de l’intrigue seulement en filigrane jusqu’à la fin majestueuse. Le rappel en épilogue du sermon de Saint Augustin éclaire l’œuvre en entier. A la lumière de la leçon chrétienne qu’a délivrée Saint Augustin à Hippone, on comprend la vérité essentielle, ontologique même sur les Antonetti. Les rêves brisés de Matthieu ne sont que le reflet des échecs permanents ou réussites éphémères des tous les mondes que les hommes bâtissent. Le génie de Ferrari réside dans sa capacité à faire miroiter la diversité de ces mondes qui forme la « cité terrestre ».